On commence la première séance par un tour de table.
Qu’est-ce qui m’a motivé à vouloir dessiner ? Telle est la question posée.
En voici quelque réponses : le souvenir d’un plaisir d’enfance, l’envie de réaliser un carnet de voyage, sortir du dessin d’architecte, voir si le dessin est différent de la photographie, prolonger mon rôle d’institutrice, capter ce qui est joli, apprendre la perspective, besoin de structurer mes expériences d’aquarelle, qu’est-ce qu’ « apprendre à voir », selon l’intitulé donné à l’Atelier par l’animateur.
Depuis environ un siècle, nous sommes déterminés par la photographie.
Elle nous convainc qu’elle représente la réalité ; on la capte et on la reconnaît sans discussion ; on achète des appareils hautement sophistiqués dans ce but.
Mais Magritte a intitulé son célèbre tableau « ceci n’est pas une pipe »… ce n’en est effectivement qu’une représentation de la dite pipe.
Les Iconoclastes, dont certains protestants, refusaient les images représentant la divinité. Selon eux, ce n’est pas l’image de Dieu qu’il faut vénérer ; c’est Dieu lui-même. Leurs temples sont très dépouillés.
Plus concrètement, nous avons deux yeux alors que l’appareil photographique n’en a qu’un seul. C’est ainsi que nous voyons la profondeur. Mais l’unique œil de l’appareil a pour effet que la perspective est a priori juste. C’est plus compliqué avec nos deux yeux : si vous clignez alternativement de chacun de vos deux yeux, vous voyez que les positions changent. Et cela d’autant plus que sont proches les objets que vous regardez.
Le dessin nous demande aussi de transcrire sur une feuille ce que nous voyons, donc de réduire en deux dimensions la réalité qui est, elle, en trois dimensions. Peut-être, pour « apprendre à voir », vaut-il mieux commencer par la sculpture ? Elle reste en trois dimensions…
Pour commencer une séance de dessin, il faut lâcher-prise ; il faut entrer dans le dessin.
Vous avez déjà remarqué que lorsque vous conduisez votre voiture, si vous devez être attentif à la route, vous baissez votre radio, vous arrêtez la conversation avec la personne qui vous accompagne.
Il faut se déconnecter du fait de réfléchir ; il faut se contenter de voir.
Car le dessin vivant consiste à mettre sur papier le mouvement de vos yeux.
C’est pourquoi il faut piéger notre cerveau pour l’empêcher de réfléchir !
Pour ce faire, on recourt à des subterfuges. En voici déjà l’un ou l’autre.
En début de séance, il semble utile de proposer de dessiner ce que vous voyez devant vous sur la table ; de préférence une configuration, une installation que vous ne pourrez pas nommer. Si vous pouvez mettre un nom sur un objet à dessiner, vous allez plutôt dessiner l’objet standard que vous connaissez.
Des croquis rapides, sans interruption entr’eux favoriseront ce lâcher-prise.
On utilisera de préférence un médium qui ne soit pas un outil d’écriture ; par exemple plutôt un stick, voire un crayon tenu sur la tranche.
Avant de tracer, on regardera attentivement le modèle et l’on choisira mentalement un parcours qu’il s’agira de suivre lorsque l’on décidera de tracer.
La durée de la pose – pas trop vite, svp ! - paraît importante lorsque l’on débute.
Mais on expérimente qu’une pose apparemment très courte (3’ ou moins) est généralement plus longue que ce que l’on croyait. On a toujours assez de temps pour tracer ; trois minutes, c’est long…
Lorsque l’on décide de tracer, il est nécessaire de privilégier le regard sur le modèle plutôt que sur le papier… sinon vous dessinez ce que vous savez et non ce que vous voyez !
Idéalement, il est souhaitable de ne pas interrompre la ligne que vous tracez. Si vous l’interrompez, cela signifie que vous réfléchissez et votre dessin est menacé.
Tracez votre ligne lentement et régulièrement, au rythme de vos yeux. Une ligne droite ne doit pas vous inciter à accélérer ; elle vous donne plutôt le temps de pré-voir, de regarder ce qui va suivre.
Pensez à ce que vous regardez lorsque vous marchez.
Au départ, cela suppose une tension mentale forte et sans doute une fatigue… ou une relaxation parce que vous aurez oublié les tracas de la vie !
Le dessin par la ligne est privilégié durant les premières séances.
L’objectif est d’apprendre à voir le modèle dans sa globalité, avant de tracer ; saisir la dimension d’une horizontale par rapport à une verticale que j’aurai à tracer…
C’est un déclic similaire à celui de l’apprentissage pour le jeune enfant à rouler sur un vélo à deux roues ; c’est la tension du lanceur de flèche pour viser juste.
Une fois ce déclic acquis, on peut aller plus loin : travailler à la masse, apprendre la perspective, représenter des valeurs.
Ces consignes constituent l’essentiel de la méthode dite du ‘cerveau droit’ qui a été systématisée par les livres de l’américaine Betty Edwards.
Je conseille aussi L’œil du Zen écrit par Frederick Franck, paru aux éditions du Cercle (qui ont disparu ; mais j’en ai récupéré plusieurs exemplaires que je peux céder…).