A l’occasion de mon précédent Billet, j’évoquais notre visite de l’exposition consacrée à David Hockney au Bozar à Bruxelles.
La revue Connaissance des Arts avait consacré son n°131 à l’exposition d’Hockney Dialogue avec Picasso au musée éponyme, revue de 1999, heureusement retrouvée !
Ces dernières semaines, je lisais le dernier livre d’Emmanuelle Dourson, Si les dieux incendiaient le monde, (Grasset, 2021) et, comme par hasard, y retrouvais Hockney.
Dans la revue, l’artiste compare dessin et photographie.
« Dans votre atelier, on voit des gouaches presque abstraites et des portraits d’aspect plutôt traditionnel…
Les portraits que j’ai réalisés ont plus de profondeur psychologique que mes œuvres d’il y a vingt ans…
J’ai choisi de dessiner des personnes que je ne connaissais pas bien, en les observant pendant deux heures. Ce ne serait pas imaginable avec un appareil photographique.
Je trouve que Nadar a fait les plus grands portraits photographiques…
On peut déceler le temps qui passe dans un portrait de Nadar, le curieux « mouvement » d’un visage pendant les deux minutes de pose. Les photographes d’aujourd’hui ne pensent pas à ce genre de question…
Nous avons vécu une longue période où l’on dit que le dessin était en déclin, où les écoles d’art ne l’enseignaient plus. Le paradoxe aujourd’hui, c’est que l’ordinateur offre la possibilité de modifier la photographie, mais qu’il faut savoir dessiner pour pouvoir pleinement profiter de cette nouvelle donne…
On était relativement sûr qu’une photo représentait quelque-chose qui avait bel et bien existé. Ce n’est plus le cas. Notre monde change et cette certitude relative … n’existe plus… On apprendra à voir autrement ». (p. 23 et suivantes).
Et cela se poursuit dans l’expo des Bozar de cette année par la série des tableaux L’arrivée du printemps en Normandie, 2020 réalisés sur iPad.
Hockney a pris le risque de confier à l’ordinateur la sensibilité de son trait…
Dans le livre de Dourson, le récit est centré sur le prochain concert qu’Albane, la pianiste, donnera à Barcelone. Elle avait rompu d’avec sa famille voici une quinzaine d’années. Son père y assiste incognito espérant retrouver sa fille.
L’écrivaine se mue en Sonya, la compagne d’un certain Victor collectionneur d’art. Elle s’efforce de l’étonner, tentant de devenir artiste : « Tant d’efforts à broder autour du vide, à pomper l’encre pour dessiner des taches sur du papier buvard… » (p. 227).
Sonya fait un cauchemar « elle s’était réveillée, elle suffoquait. Une main agrippée au bord du lit… Le David Hockney était toujours là suspendu au mur. Ça l’avait rassurée… Elle avait regardé le bleu vif de l’eau et la veste rouge de l’amant au bord de la piscine, penché sur le peintre en train de nager – ou peut-être de se noyer sans susciter d’émoi. Portrait of an artist. A combien pourrait-elle le vendre ?...La cote de l’artiste avait grimpé…» (p. 227-228).
Quant à Albane, « Bientôt elle cesserait de jouer avec ses sœurs, de leur « jeter un regard » dans ce jeu qu’Alice avait inventé et auquel ils se livraient ensemble à table. Chaque membre de la famille ne recevait le privilège de « voir » que si un autre membre lui offrait « le regard ». Il fallait attraper celui-ci comme un ballon, le saisir au vol en ouvrant de grands yeux. Katia, Petra, Alice et Jeanne écarquillaient leurs pupilles pour attraper le coup d’œil du joueur puis elles refermaient vivement leurs paupières afin que personne ne s’empare du « regard » avant qu’elles n’aient choisi son prochain gardien… » (p. 108).
Entre le dessinateur et le modèle s’échange le regard ; c’est, pour le dessinateur, la condition pour voir.
Serait-ce pour cette raison que dans la famille d’Albane la pianiste, on ait choisi d’accrocher une œuvre d’Hockney ?
Hockney, l'artiste et le modèle, eau-forte 1973-74