Au dernier Codeco, il a été décidé de faire porter le masque aux jeunes enfants, toute la journée à l’école, à partir de six ans.
N’étant pas vaccinés, ils seraient la cause de la dernière vague d’infection de la pandémie et favoriseraient la transmission du virus à leurs (grands-)parents.
Lors de nos dernières séances de dessin, nous nous dessinions mutuellement car notre modèle n’avait pu continuer à venir ; elle ne disposait pas du CST nécessaire pour entrer dans la brasserie où notre atelier a lieu.
Ce dernier épisode à propos du masque pour les jeunes enfants nous a incités, ce dernier jeudi, à poser masqués. Apparemment, cela semble plus facile puisque le bas du visage, assez complexe, n’est plus à dessiner.
On aurait d’ailleurs pu pousser l’expérience un peu plus loin : mettre un masque qui neutralise l’ensemble du visage, tel le masque Nô du théâtre japonais ou le masque blanc des gilles de Binche, qu’ils portent le matin du mardi gras. .
Comme déjà expliqué, dessiner c’est mettre sur papier ce que l’on voit.
Tel l’enfant qui explore le monde, tout nouveau pour lui, comme l’explique Elzbieta dans son livre magnifique L’enfance de l’Art (éd. Rouergue 2005). Bien sûr l’enfant avant qu’il ne puisse mettre un nom sur ce qu’il voit, à fortiori écrire.
Dessiner n’est pas seulement re-présenter un modèle.
Faire le choix de celui-ci n’est déjà pas évident.
Lorsqu’on est débutant, on choisit toujours un champ trop large et l’on s’y perd rapidement.
Choisir signifie aussi préférer : ce qui semble beau ? ce qui interpelle… ? … Il y a donc une réciprocité entre le dessinateur et ce qu’il choisit de dessiner. On comprendra cela si l’on vous pose la question du choix entre le cadre d’un vélo, une chaussure ; un aspirateur, votre main gauche ; un sapin artificiel, l’écorce d’un chêne…
Je me suis laissé dire ce proverbe qui serait chinois : « si tu veux dessiner un chêne, deviens chêne ». Voyez ce que le serveur Google vous propose si vous l’interrogez sur cette expression… Vous aurez droit à toutes sortes de conseils techniques qui vous renverront à votre cerveau gauche pour tenter d’y arriver. Mais, sur Google, je n’ai pas retrouvé le proverbe chinois…
Ainsi lorsque nous avons posé à tour de rôle, manifestement je me sentais plus ou moins à l’aise pour dessiner la personne qui posait. (Il s’agissait aussi de privilégier le dessin des visages).
Je rendais trop sévère l’un d’entr’eux. J’avais de la difficulté à traduire tel visage féminin en raison, justement, d’une expression réciproque…
A priori, je n’éprouverais pas cela s’il s’agissait du chêne et de son écorce. Les sinuosités d’une écorce ne peuvent-elles toutefois être comparées aux rides d’un visage âgé qui expriment tout un vécu ?
On pourrait en conclure que l’expression du visage peut compliquer le dessin du visage du ‘modèle’. On aura peut-être moins de difficulté à dessiner sa main ?... pas sûr !
C’est pourquoi, il nous a semblé intéressant de nous dessiner mutuellement étant masqués.
Aura-t-on un meilleur dessin grâce au masque puisqu’il cache des parties du visages qui seraient plus difficiles à capter ? Réussirait-on donc ainsi à objectiver le modèle en nous dispensant de ces ‘difficultés’ ?
C’est sans doute comparable à ce que l’on expérimente là où un uniforme est imposé : l’armée, l’accompagnateur de train, le médecin, les uniformes lorsqu’ils existaient dans les collèges et les lycées, les habits des moines dans les monastères…
A l’évidence toutefois, la distinction peut advenir là où l’on ne l’attend pas : une mèche de cheveu, un anneau au doigt, la griffe du vêtement… mais surtout l’allure de la personne, sa taille, sa démarche… tout ce qui a pour effet que dessiner n’est pas seulement voir mais aussi être vu… ce qui est bien sûr aussi un axe majeur de la relation pédagogique…