Il s’est passé quelque-chose d’extraordinaire[1]. Un masque vivant a été créé.
On vient d’en parler ces derniers jours.
Un jeune accidenté de la route a reçu simultanément un nouveau visage et de nouvelles mains lors d’une opération, après une triple greffe le 12 août dernier à l’hôpital universitaire new-yorkais NYU.
C’est un nouveau jour pour Joe DiMeo. Ce jeune homme de 22 ans, originaire du New Jersey, a subi une opération de 23 heures.
A ses dires, il a bénéficié d’ « Une deuxième chance dans la vie ». L’opération, qui avait été répétée une dizaine de fois, a nécessité six équipes chirurgicales différentes et près de 100 personnes au total.
Sorti de l’hôpital après plusieurs mois de convalescence, le jeune homme peut déjà faire pratiquement tous les gestes avec ses nouvelles mains. Quant à sa face, « dès que je l’ai vue pour la première fois, je me suis dit : c’est mon visage, maintenant ».
Comment est-il possible d’avoir pu réaliser cette performance – d’ailleurs particulièrement fragile puisque l’immunité du patient était très affaiblies en raison du dispositif complexe mis au point pour éviter les rejets - dans ce pays où le Covid frappe de manière particulièrement dure avec un système hospitalier qui semble débordé.
S’agit-il d’un progrès en comparaison bien sûr aux avancées qu’un autre monde médical s’efforce de réaliser pour lutter contre le Covid lui-même.
Irait-on jusqu’à supposer que Trump qui traitait le Covid de simple grippe, aurait pu mettre en avant cette prouesse … ?
Mais celle-ci n’est pas la première.
Il me souvient du célèbre chirurgien, le professeur Lengelé de l’UCL qui, en 2005, s’est rendu célèbre pour avoir réalisé une greffe du visage, nouveau défi médical à l’époque.
Son collègue philosophe le professeur Michel Dupuis avait réagi (Le Soir du 7 décembre 2005) en expliquant que « …Le visage n’est pas un objet, c’est quelque-chose que toute notre vie durant, nous fabriquons… ».
Lors d’une conférence du Dr.Lengelé donnée au monastère d’Hurtebise, celui-ci estimait que le visage centre de l’identité d’un individu, était un don de Dieu et donc – sous-entendu - que lui-même restaurant un visage … en quelque sorte recréait la personne…
« C’est mon visage maintenant » comme l’exprime le nouveau greffé américain, est lourd de sens.
A la différence du masque, geste barrière, qui impacte le fait d’être reconnu par d’autres, le nouveau greffé apparaît éprouver quelque difficultés à se reconnaître lui-même.
Son cerveau garde en effet l’image de son vrai visage, un peu comme le témoignent des personnes amputées à propos de la sensibilité qu’elles gardent d’une jambe qu’elles ont perdue. La prosopagnosie, maladie qui impacte la capacité d’un individu de reconnaître les visages, ne risque-t-elle pas de le frapper ?
Mais ici, outre le visage, il s’agit en plus des mains.
En fait, visage et mains constituent la plus grande partie de la reconnaissance du corps par le cerveau. Les évolutions récentes dans la connaissance des mécanismes du cerveau le montrent. L’image ci-annexée l’illustre. La maîtrise de notre corps par notre cerveau se fait en majeure partie par le visage où la place de la bouche en prend la moitié, et les mains, plus précisément les doigts. Les orteils, les jambes, le dos et les épaules prennent une place minime dans le cortex.
La greffe réalisée à New-York va encore plus loin que celle qui fut réalisée par le Professeur Lengelé.
Mais ce fait divers (?) remet à l’avant plan le port du masque, geste barrière entré dans nos habitudes (?) depuis quelques mois.
Nous expérimentons maintenant l’impact que cela peut avoir sur nos relations : cela nous arrange bien de ne pas avoir vu quelqu’un ; nous regrettons de ne pas avoir reconnu quelqu’un(e) … expériences de plus en plus fréquentes pour chacun(e) d’entre nous.
Cela rappelle les débats de l’époque. Notre reconnaissance sociale se voit limitée aux yeux, au front, à la chevelure, aux oreilles. Il a été dit que les sourds muets étaient doublement pénalisés par le masque…
Heureusement les yeux ne peuvent transmettre le virus… Mais ils transmettent l’essentiel de ce que nous sommes. Je ne peux manquer ici de reprendre mon BH du 19 octobre dernier : Il me souvient qu’à l’été 2019, descendant à pieds du col de Mary, venant d’Italie en direction de Maljasset, une pancarte bien rédigée nous avertissait que nous allions rencontrer des chiens patous, protégeant du loup la bergerie du Mary. Il y était précisé « Arrêtez-vous ; Quittez vos lunettes et baissez les yeux ; Baillez ; Restez calmes ».
Je me suis laissé dire aussi que l’accueil traditionnel des Bédouins consistait à offrir à manger à l’hôte un œil de brebis.
Mais heureusement les yeux ne sont pas couverts par le masque parce qu’ils ne transmettent pas le virus, mais ils semblent transmettre l’âme…
Si le greffé de New York est maintenant connu mondialement, souhaitons qu’il soit aussi reconnu par ses proches. Ses yeux n’ont semble-t-il pas fait l’objet de la greffe.
La question du masque revient dans l’actualité fin 2021. Pour contrer la cinquième vague du Covid, le Codeco du 10 décembre impose le port du masque à l’école dès l’âge de 6 ans. La psychologue Anne Schaub s’en insurge dans un article intitulé Le masque ou l’identité volée, paru dans LLB du 13 novembre. « C’est la formidable richesse du langage non-verbal et de la lecture faciale qui nous est ôtée… Un enfant qui naît et ne découvre à sa mise au monde que le tiers du visage de sa mère est incapable d’associer ensuite ses deux visages… ».
[1] Clin d’oeil au 100 chroniques de Julie Huon Il s’est passé un truc incroyable, éd. Le Soir, paru en décembre 2020.