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Et si on se parlait ?

La résurgence du conflit sur la terre des trois religions monothéistes nous interpelle à nouveau.

 

Récemment, je lisais le magnifique livre de Metin Arditi, Rachel et les siens, 503p. publié chez Grasset en 2020.

La 4ème de couverture résume « Avec ses parents, des Juifs de Palestine, Rachel habite Jaffa au début du XXè siècle. Ils partagent leur maison avec les Khalifa, des arabes chrétiens. Les deux familles n’ont font qu’une, jusqu’à ce que l’Histoire s’en mêle. 

Conflits religieux, guerres…Dans les tempêtes, Rachel tient bon grâce à l’art, à sa vocation absolue pour le théâtre. Elle organise le monde sur scène, tandis que sa vie est agitée d’amours et de deuils, d’obstacles et d’exils. De Palestine  (Jaffa 1917-1923 ; Tel-Aviv 1923-1942 , Istanbul 1942-1948, Paris 1948 New-York, Genève, Jaffa 1982), elle affronte, intrépide, amoureuse, un monde hostile, créant une œuvre bouleversante. »

 

Metin Arditi est écrivain suisse d’origine turque. En 2014, il crée et préside la « Fondation Arditi pour le dialogue interculturel ». Il est fondateur en 2009 de la Fondation « Les Instruments de la Paix-Genève », qui favorise l’éducation musicale des enfants de Palestine et d’Israël. (Wikipedia).

Il publia aussi L’enfant qui mesurait le monde, un jeune autiste vivant sur l’île Kalamaki en mer Egée pris en amitié par Eliot un américain ; enfant qui, comme ses semblables, doué d’une mémoire extraordinaire des chiffres et de la vue, parvint à découvrir la formule mathématique d’un théâtre ancien découvert sur cette île – l’essence de Pi  « En rehaussant chaque rang par rappor au précédent, l’architecte avait choisi de parler à l’âme, et de l’inviter à s’élever. C’est cela qui enivrait le spectateur. Le parfum du nombre d’Or. » ( Grasset, Points, p.243). Le Temple fut ainsi sauvé d’une destruction programmée par l’appât touristique du gain.

 

Quelques extraits de Rachel et les siens m’ont semblé faire directement écho au dernier conflit auquel nous venons d’assister.

 

« Avant, tout le monde allait au pélérinage de Nabi Rubin (à une journée de marche au sud de Jaffa) en l’honneur du Prophète…tout le monde s’y retrouvait Juifs, chrétiens, musulmans… Avec tes parents, nous avons toujours tout partagé… Nous faisons le shabbat avec vous. Et chaque dimanche, tu nous accompagnes à la Messe. (Les Juifs) qui sont venus d’Europe n’aiment pas se mêler à nous. Et puis, ils sont trop nombreux. Un jour, ils voudront nous chasser, tu verras. » (p.38-39 ; daté du 13 février 1917).

Le 17 février, entre les deux familles : « Les Ashkénazes (issus principalement de l’ancien empire austro-hongrois, parlant le Yiddish) nous méprisent, nous aussi.  Pour eux, nous sommes des sous-juifs … Peut-être, se dit-elle, mais ils étaient juifs quand même. Les Anglais allaient gagner la guerre, après quoi ils aideraient les Juifs face aux Arabes… Ils voyaient les Arabes comme des bédouins. De la racaille. » (p.53-54)

 

« Quant aux riches juifs européens, ceux de Vienne, Paris ou Londres, ils n’allaient jamais venir habiter un pays aussi misérable. » (p.142).

« Novembre 1917. La Grande-Bretagne signait la déclaration Balfour, qui tenait lieu de promesse en vue d’établir, en Palestine, un ‘Foyer national juif’. Elle promettait une terre qui ne lui appartenait pas,… sans le moindre souci d’en référer à nous, ses habitants depuis toujours. » (p.168).

 

Le 15 septembre 1936, rue Lewinski à Tel-Aviv, visite d’un ami : « Karl venait de Vienne où il avait étudié la philosophie et l’histoire, avant de rejoindre Buber (philosophe du personnalisme) à Francfort, puis d’aller en Palestine, peu après la création du Brit Shalom… La Palestine devait être une terre modèle, profondément égalitaire, ouverte aux Juifs, aux musulmans, aux chrétiens, quelle que soit l’importance de leurs populations. ‘Un exemple pour le monde entier’ avait dit Karl. Etre le peuple élu, c’était avoir un mandat. Une charge. Ce n’était pas dire : ‘Je suis le meilleur’… Chaque nouveau quartier de Tel-Aviv, chaque nouvelle rue, marquait la puissance des nouveaux arrivants, creusait les différences avec ceux qui étaient là avant eux, Juifs ou Arabes. 

Depuis dix ans, elle et Karl n’avaient fait que cela. Parler, Espérer. Et voir leurs espoirs s’amenuiser, au quotidien. Chaque nouveau quartier…marquait la puissance des nouveaux arrivants, creusait les différences avec ceux qui étaient là avant eux, Juifs et Arabes. » (p.195).

 

Le 17 octobre 1936, attentat contre le train Jerusalem-Jaffa.

« L’ironie tragique de cet attentat meurtrier touche à la nature des victimes. Karl Katzenbach et Avner Ben-Zvi étaient tous deux des membres engagés de Brit Shalom, l’association aujourd’hui disparue qui prônait la constitution d’un Etat binational dans lequel Juifs et Arabes auraient les mêmes droits. La petite Elisheva (troisième victime)  était la fille de la dramaturge Rachel, elle même partisane active du mouvement cohabitationniste, et dont la récente pièce, Les Perses, a fait l’objet d’attaques à l’occasion de sa première… » (p.217)

 

Desillusionnée, Rachel décide de quitter Jaffa et de faire sa vie à Istanbul.

Mais si les Turcs tolèrent la présence des Juifs chez eux, si différenciant ainsi de leurs alliés allemands, ils pratiquent cependant une discrimination à l’impôt, le Varlik, à l’encontre des non-Turcs. Cela coûtera la vie à Maurice, le second mari de Rachel. Celle-ci, fait marquant pour la suite, devint l’amante du consul de France François-Xavier R.C. qu’elle épousera lorsqu’elle arrivera à Paris.

 

F-X aida trois familles juives de Constantinople à émigrer en France pour sauver leur peau mais dont deux d’entr’elles furent rattrapées par l’évolution de la situation en France durant la guerre. Il se dédouanait ainsi de l’antisémitisme de son gouvernement à l’époque.

F-X fut aussi fiancé « à une jeune fille juive, Ariane Mandelbaum… La rupture n’était pas venue de moi. » (p. 321).

« …Et nous avons rompu. Ou plutôt, elle avait décidé de rompre… Elle avait compris à ma manière de répondre à ses parents… que je les méprisais, que je serais toute ma vie un antisémite… Avant qu’elle ne mette fin à nos fiançailles, je savais que la rupture était inéluctable… J’en avais pris conscience au cours d’une scène… Nous étions chez ses parents… Je lui demandai pourquoi les Juifs ne fréquentaient que les leurs, ou presque. « Tu ne te rends pas compte de la douleur que l’on ressent… lorsqu’on découvre que l’on est Juif … Le succès du Juif sera toujours un élément à sa charge… Alors, vois-tu, lorsque l’on se retrouve entre soi, au moins, on est tranquille ! C’est une cure de repos ! »… Je compris que tôt ou tard, Ariane me serait insupportable… Peut-être même ai-je décidé alors, que rien, jamais, ne pourrait me faire aimer les Juifs… Et je tremble à l’idée que je pourrais un jour te reprocher les ‘tares juives’… Je ne veux pas vivre l’instant où partirait de ma bouche le crachat à l’égard d’une femme que j’ai le plus aimée. » (p.422-424).

 

Entretemps, Rachel continuait à écrire. Le chemin de croix texte qu’elle avait envoyé à plusieurs théâtres parisiens fut reconnu par Blaise de Saint-Pierre, ancien résistant, et propriétaire du Théâtre du Luxembourg. Là commença enfin sa célébrité qui allait dans la suite lui faire parcourir le monde.

 

Mais la question du peuple élu revint lorsqu’à New-York, en 1968, le prix de la Paix lui fut attribué par le comité de la NewYork Yewish Foundation for Peace.  

« Oui vous avez porté haut les couleurs du peuple juif, peuple élu, il faut le rappeler. Oui Elu. Pour quelle mission ? … Pas de faire à autrui ce que lui-même a subi. Surtout si cet autrui n’y est pour rien. La mission du peuple élu, notre mission est de rappeler au monde combien l’exil est douloureux » (p.455).

 

Un autre aspect de cette question lancinante traverse la vie de Rachel. Elle avait, à Jaffa, épousé un Arabe chrétien dont elle eut un enfant Elias. « J’étais, dit Rachel, dans la peau de cet enfant dont le père est arabe et la mère juive. Il va chez sa mère et lui demande qu’est-ce que je suis ? Elle lui répond qu’en tant que fils d’une Juive, il est forcément juif, c’est la Loi. L’enfant va poser la même question à son père. Tu es arabe puisque ton père est arabe, c’est ainsi. Le soir, à table, les parents voient leur fils très troublé. Tu as un problème ? demandent les parents. Oui, répond l’enfant. Je ne sais pas qui je suis. » (p.443).

Et si, question personnelle, l’enfant juif (le mâle) était d’abord élu par sa mère qui, dit-on, valorise fortement ses fils, surtout l’aîné (?). Le peuple élu serait alors une forme d’expression du syndrome du premier de classe ?

 

Mais l’histoire ne se terminera pas là. Rebecca, la plus jeune fille de Rachel qui naquit à Istanbul, rencontre par hasard, à Genève, Elias et ils tombèrent amoureux. Le résultat fut un enfant qu’ils prénommèrent Gershom ce qui signifie l’étranger… et cet enfant se révèla autiste, donc extraordinairement doué en mémoire visuelle et des chiffres.

 

A l’approche de la fin du récit, le petit-fils accompagne Rachel au Théâtre Habima à Tel-Aviv pour l’exécution de sa dernière pièce Madame Zeïna et Monsieur Mordehaï où l’échange suivant était dit « Tu sais quel est notre problème ? Celui auquel personne ne pense ? …Nous n’arrivons pas à nous mettre à la place de l’autre (il hocha la tête plusieurs fois). C’est ça notre grand, notre très grand problème… Peut-être… Je te dirai même ceci, écoute-moi bien : c’est notre seul problème. » (p. 499).

 

Dans L’enfant qui mesurait le monde, le jeune autiste avait découvert la formule magique qui « parlait à l’âme ». Ici, il est le petit-fils de Rachel qui tente de parler aux âmes des protagonistes…

 

Et si on se parlait ?

 

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M
Ne pas se mettre à la place des autres ??? oui mais surtout se croire toujours le meilleurs et le chargé de missions vers d'autres ... religions, cultures, ou origines "soit disant moins bien". <br /> Ceci me donne envie de lire les deux livres de Metin Arditi. <br />  <br /> Merci Jean. 
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M
Merci, Jean, pour ce texte, et ces citations, qui donnent à réfléchir...A réfléchir ?Ou à désespérer ?En août 68, lorsque les chars soviétiques intervinrent à Prague, contre le "printemps de Prague", contre le "socialisme à visage humain", j'avais connu (moi qui, "gauchiste", avais passé une dizaine de jours à Paris, quelques mois auparavant - en mai ! ) un semblable abattement. Et j'avais écrit, dans un poème par ailleurs bien médiocre, ce vers touchant de sincérité un peu naïve: "Homme, mon frère, serais-tu donc impossible ?"Je pourrais récrire la même chose aujourd'hui, mais à quoi bon ?Cela dit, inattendu, un petit rayon de soleil perce la grisaille du jour (... des jours).Je vais risquer quelques pas dehors (mon moral en a bien besoin je crois).Bonne journée, à bientôt,marc
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