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Destins croisés : Montand et Semprun

Le 6 avril dernier, Arte 28’ invitait Patrick Rotman auteur du livre Ivo (Montand) & Jorge (Semprun) paru cette année chez Grasset, qui évoque leurs parcours depuis les années ‘30 et leur complicité nouée dans les années ’60.

Complicité improbable entre Montand le grand artiste qui eut pour compagnes Piaf et Signoret, chanteur devenu acteur, et Semprun l’intellectuel, madrilène d’origine, résistant en France, emprisonné à Buchenwald en janvier 1944, sous le matricule 44904.

 

Dans cet écrit, les parcours de chacun des deux hommes sont construits en écho, dès le début, bien avant qu’ils ne se rencontrent effectivement en 1960 par l’entremise de l’une et l’autre de leurs relations dans le domaine de l’art.

 

Giovanni Livi, le père d’Ivo, militant communiste, avait choisi de fuir l’Italie fasciste. Il avait franchi les Alpes pour atteindre Marseille en janvier 1924, où allait le rejoindre sa famille. Ils se fixent dans le quartier laborieux de La Cabucelle. A Marseille, la famille vivait dans la convivialité des travailleurs.

 

Ivo, né en 1921 en Italie, jeune adulte, n’était pas conscient des enjeux politiques qui traversaient l’Europe. Il fut tout à fait surpris d’être soupçonné de judaïté en raison de son nom, lors d’une interpellation en ce même janvier 1944 où Jorge entre à Buchenwald. Son aura d’artiste lui a permis d’échapper au travail forcé.

Il considèrera par la suite que ce qu’il appelle son aveuglement, reste un regret profond dans son existence et le conduira à partager les options de Jorge.  

Son frère aîné Julien restera fidèle au Parti, en dépit de ce que lui-même et Jorge ont considéré comme des trahisons : Staline, le printemps de Prague, 1956 en Hongrie… La rupture fracassante d’avec Julien se produit en 1969 après que Ivo ait tourné dans le célèbre film Z.

 

Jorge, l’intellectuel, est né en 1923 à Madrid, dans une famille nombreuse. Son père fut ministre du parti républicain et forcé de fuir l’Espagne avec sa famille. Après son expérience de Buchenwald, redevenu militant communiste dans l’Espagne franquiste, dont il fut exclu en 1964 ; il ne pouvait plus accepter de préférer la fidélité à l’idéologie du parti à l’évolution de la société réelle.

Cette exclusion le stimulera à retourner à l’écriture, lui offrant, vingt ans après Buchenwald, une bouée de secours pour sortir de l’insupportable expérience. Il put enfin ‘devenir lui-même’ par la rédaction de son premier livre Le grand voyage.

 

Buchenwald, la foret de Hêtres,  est à deux pas de Weimar.

La tour du camp visible de l’autoroute, situé à quelques cinq kilomètres de la ville de la République éponyme, de Goethe et Schiller, du Bauhaus dont le belge Van der Velde fut un des fondateurs, et où résida temporairement Bach…

Bref, la ville concentrant les extrêmes de l’Allemagne, comme le reconnaissait explicitement notre guide allemande lors de notre dernière visite en 2019, avec nos amis d’Arts Croisés.

 

A Buchenwald, c’est la logique de la solution finale.

Ce camp créé à partir de 1936, a fonctionné dans un premier temps selon la logique de la violence des prisonniers de droits communs. Par la suite, les militants communistes y enfermés, forts de leurs expériences, ont réussi à neutraliser cette logique et à créer une administration souterraine qui noyautait l’administration officielle SS.

Buchenwald n’était pas de l’intérieur dirigé par les SS. Il s’agissait cependant d’arriver à des résultats économiques dans les lieux de travaux forcés annexés au camp et de contribuer à la solution finale.

C’était bien sûr aussi un lieu de morts extrêmes, dans la solitude, conditions dans lesquelles la comparaison avec notre acharnement des soins intensifs serait tentante. Est-ce un hasard si la question de l’euthanasie est, pour le moment, revenue dans l’actualité en France. Le débat dans la Grande Librairie de ce mercredi 14 avril rappelle que l’euthanasie signifie mourir dans la dignité.

 

Dès son arrivée, Jorge fut reconnu et pris en charge par l’organisation. Affublé du métier de stukateur, inscrit sur sa carte pour lui donner des chances de survie, au lieu du métier d’intellectuel philosophe auquel il tenait.

Grâce au réseau, il fut affecté au bureau des statistiques. La logique des militants de ce bureau visait à faire échapper de la mort les militants emprisonnés.

Ce que nous appelons, dans le monde normal, du favoritisme y était volontairement pratiqué. Il s’agissait en fait de sauver ceux qui avaient le plus de chances de l’être tout en sauvant les siens.

« A Buchenwald, le jeune bourgeois sans famille avait goûté à la fraternité communiste qui l’avait sauvé. Il souhaite perpétuer cet élan chaleureux, entrer en communion dans la grande famille des camarades » (p.189).

 

Cette logique de fraternité, Jorge a voulu la poursuivre, quelques années après, dans son rôle de militant clandestin dans l’Espagne franquiste… jusqu’au moment où il en fut exclu sous le regard imperturbable de la pasionaria Dolores Ibarruri. Il avait pris conscience de la primauté de la logique du Parti, comme quelques-uns des proches qu’il avait connu au Camp.

Retournés dans leurs pays d’origine, la Russie, la Hongrie, la Tchéquie, certains furent soumis à cette logique au point d’avouer des faits que Jorge lui-même savait impossibles. Tel le cas de son ami Frank victime à Prague au  procès Slansky.

Tel London dans l’Aveu dont le rôle fut joué par Ivo.

On se souvient des répressions à l’encontre des tentatives de libérations qui survinrent dans ces pays : 1953 en RDA, plus spécialement à Berlin-Est où le chef de la police avait été un proche de Semprun à Buchenwald, en 1956 en Hongrie, en 1968 à Prague, le stalinisme en Russie même, dont l’assouplissement du régime sera dû à l’audace de Kroutchev.

Le livre Ivo & Jorge, y fait écho dans le récit d’une nuit de rencontre avec Kroutchev. Malgré les évènements en Hongrie, Montand avait choisi d’aller chanter en Russie même, et distillé ainsi son point de vue critique.

 

 

Paradoxes de la militance vues d’ici et sans doute quelque peu subjectives : la convivialité, l’entraide, ce que nous appelons depuis peu les services de proximité, sont des solutions de nécessité vis-à-vis des conditions de vie dures, par exemple dans le monde du travail. Comme projet d’une société dans sa globalité, voulue par des militants qui doivent devenir des gestionnaires, il semble que la logique de l’appareil l’emporte en regard de celle de la convivialité.

 

Les deux protagonistes y ont trouvé le moyen de guérir une blessure intime. Chez Jorge, il s’agissait de sortir d’un intellectualisme et d’un élitisme qu’il ne pouvait supporter, chez Ivo, l’absence de prise de conscience du grand Artiste, de ce qui se passait autour de lui et sans doute de retrouver ainsi les choix qui furent ceux de son père qui décida de franchir les Alpes.

14 avril 2021

 

P.S. : La montagne a permis d’instaurer des frontières : je me souviens d’avoir passé deux cols entre l’Italie et la France, où des plaques commémorent les Italiens fuyant Mussolini.

En 2003 au col du Sautron,  à 2550 m, une stèle (en italien et en piémontais) rappelle « le calvaire des émigrants piémontais quittant leur terre pour un espoir de vie meilleure ». J’ai trouvé une stèle semblable au col de Fenestre que j’ai franchi, dans la neige, au tout début juillet 2018 avec Grégoire et Patrick.

Le fils belge d’une amie, étudiant à l’institut Cardijn à LLN s’est risqué à aider de jeunes immigrés mineurs à franchir le col du Montgenèvre. Il a été interpellé par la justice française.

Le film Fahim, récit des difficultés de l’intégration en France d’un jeune prodige du jeu d’échec, Gérard Depardieu prend fait et cause en faveur de cet enjeu.

 

 

Destins croisés : Montand et Semprun

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J
Merci pour ce beau résumé de ces 2 destins exemplaires ou typiques du XXème siècle.
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M
Tout ceci me remet dans l'ambiance de la merveilleuse pièce jouée au théatre le public il y a ... ?  2 ans , je crois, Ivo Livi, mise en scène et interprétée par de jeunes artistes français . <br /> La pièce racontait la vie de Ives Montand depuis sa naissance à Marseille dans un quartier très pauvre dans une famille courageuse , jusqu'à sa mort , et sans oublier sa grande naïveté par rapport au milieu juif face à l'occupant nazi. 
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