Passant cet été par le petit château de Thozée, ancienne résidence de Rops, le célèbre graveur namurois, j’ai trouvé parmi les livres exposés Le Jardin Perdu, écrit par Jorn de Précy et publié chez Actes Sud, petit livre en A6, de quelques 130 pages.
Son auteur né en 1837 à Reykjavik quitte l’Islande adolescent pour vivre en Angleterre. Il écrivit ce petit livre en 1912. Livre méconnu, récemment redécouvert, sans doute parce que son auteur fréquentait les milieux radicaux et socialistes de l’Angleterre victorienne. Il créa le jardin de Greystone (Oxfordshire) aujourd’hui disparu.
En voici quelques extraits, d’actualité, me semble-t-il, glanés à l’occasion de cette lecture d’été.
« Il n’y a pas de règle dans l’art des jardins, si ce n’est celle qui impose le respect du lieu où l’on intervient… le lieu possède une histoire dans laquelle il nous faut entrer sur la pointe des pieds » (p. 28).
« On ne rentre pas dans un lieu en conquérant mais en invité. (Pour les Romains) comme pour tous les peuples anciens, la pire des catastrophes aurait été de vivre sur une terre désertée des dieux, vidée du sacré, dépourvue de sens, donc inhospitalière » (p32-33).
Evidemment, du point de vue d’un Anglais, le jardin français serait-il « un pur exercice de style » (p. 57) ? La réponse subtile est à découvrir à la lecture…
« Un vrai lieu nous enracine toujours dans le temps présent. Maintenant et ici. Pas de but à atteindre… A l’inverse du système capitaliste qui a besoin d’une croissance constante pour survivre, et qui demande des efforts sans fin aux hommes qui le subissent, le monde naturel croit spontanément et se suffit à lui-même… » (p.66).
« L’homme héritier d’Adam ne devrait pas se considérer comme le propriétaire de la terre mais comme son gardien. « (p. 84).
« … ne pas essayer d’aller au-delà de ce qui surgit spontanément… la seule règle : faites-en le moins possible, laissez à la nature le gros du travail, retirez-vous le plus possible du tableau… » (p. 113).
« C’est une jolie formule ‘l’homme-jardinier du monde’… C’est un rêve magnifique…Mais n’est-ce pas encore là une façon d’affirmer une suprématie ? Je me dis alors que je suis moi-même victime d’une vision bêtement hiérarchique de la création, avec moi, être humain, tout en haut de la pyramide. Ne serait-il pas sage de penser, comme le moine zen…que l’homme fait partie d’un tout qui le dépasse ?… vraie humilité que l’homme occidental devra, un jour ou l’autre réapprendre… » (p.91)
Maintenant un peu plus d’un siècle après cet écrit, nous sommes acculés à cet apprenti-sage.