J'ai gardé de cet écrit paru en 1947 quelques souvenirs car il nous avait été donné en poésie, en 1960, par un Jésuite particulièrement éclairé sur la littérature nouvelle à l’époque.
Le récit se situe dans la ville d’Oran. Selon le folder réalisé par l’ATJV pour les spectateurs, la Peste « c’est un engrenage, à l’image de la machine de guerre qui broie tout le monde, coupables et innocents…Nous perdons des proches que nous ne reverrons plus…et pourtant nous pouvons aussi être heureux. »
J’ai été particulièrement surpris par l’actualité de ce texte après une année sous l’emprise du Covid.
Selon le texte même de la pièce,
Tout commence le matin du 6 avril…
Je viens de buter sur un rat mort…Je viens de découvrir trois rats morts dans l’immeuble…Les rats sortent, monsieur Michel. On en voit dans toutes les poubelles.
Rieux trouve Tarrou en train de regarder les dernières convulsions d’un rat devant l’immeuble. Tarrou fume. Nous n’avons rien vu de semblable, voilà tout. Moi, je trouve ça intéressant, oui positivement intéressant... C’est par deux ou trois qu’on les trouve maintenant… C’est comme ça partout… Une cinquantaine le long des quais. Si c’est sérieux ? Mais enfin, mon vieux, il est grand temps d’intervenir…
A partir du 18 avril,… les rats attendaient en tas, dans les poubelles, en longue files dans les ruisseaux… La presse demanda si la municipalité, oui ou non, se proposait d’agir … La municipalité ne s’était rien proposée et n’avait rien envisagé… Mais dans les jours qui suivirent, la situation s’aggrava…
Le 28 avril, on annonça une collecte de huit milles rats et l’anxiété était à son comble…Et puis, le lendemain, le phénomène avait cessé. Brutalement…La ville respira…
Mais les infections et la mort des humains commença à s’accélérer…
Et le 22 mars 2020, j’avais écrit ceci.
Etre confiné et sociable Dilemme de ces jours-ci
Au terme de cette première semaine, le confinement semble fonctionner plutôt bien.
La peur de la maladie y contribue vraisemblablement fortement. Les images de malades étendus endormis sur le ventre dans une salle de réanimation dans un hôpital de Bergame que nous avons pu voir, donnent froid dans le dos.
Il y a là un paradoxe : nous avons été habitués à vivre dans une perpétuelle mobilité d’ailleurs considérée comme condition de notre prospérité économique.
A la différence de la Chine, nous sommes dans un régime démocratique, qui, plus est dans le cas de la Belgique, laisse une belle place à la responsabilité individuelle par rapport à nos voisins français : pas de preuve écrite justifiant d’un déplacement, les librairies ouvertes donc la possibilité de s’informer…
Nous faisons ainsi l’expérience de la retraite. Cela me rappelle celle que j’ai vécue en fin d’humanités pour faire le point sur nos choix de vie. La retraite est exceptionnelle ; en faire l’expérience ne s’oublie pas.
Jeudi soir le 19 mars, dans 28’ sur Arte, Vinciane Despret, à l’occasion de la parution de son dernier livre Habiter en oiseau, expliquait qu’en tant que scientifique, elle se mettait volontiers en retrait pour mener à bien une recherche. Le retrait permet de se recentrer pour aller à l’essentiel.
Mais elle rappelait que nous sommes des êtres sociaux. La solitude n’est pas dans notre nature. C’est d’ailleurs aussi une question de survie selon les contraintes de la nature. Pensons aux peuples premiers et au magnifique livre récent Le cercle des hommes de Pascal Manoukian. Maintenant, la nature nous envoie ce Virus, nature que nous pensions avoir dominé.
Certains cependant choisissent volontairement le retrait.
On pense à ces religieux, les moines – l’étymologie du mot signifiant les ‘seuls’ (monos en grec) – qui font ce choix pour chercher Dieu.
Ce choix n’est d’ailleurs pas propre au Christianisme. Il en est bien antérieur : le Bouddhisme d’origine monastique s’est transmis en Occident, les Esséniens dont on dit que le Christ fut l’un d’eux… (On annonce ce 17 mars 2021 la découverte d’un manuscrit important à quelques kilomètres du célèbre site de Qumram).
Les solitaires se sont cependant organisés en communauté pour palier aux tendances de radicalisation, à des excès d’ascèse comme l’a exprimé l’auteur belge François Weyergans dans son livre Macaire le copte.
Randonnant volontiers, j’ai pu rencontrer des lieux de solitudes : tel ou tel ermitage sur la crête des Apennins, les Météores en Grèce, la grande Chartreuse près de Grenoble là où on a tourné Le Grand Silence, monastère qui a obtenu que les avions ne survolent pas la vallée…
A l’origine, il était très difficile d’atteindre ces lieux.
J’ai toujours été frappé par le fait que ces lieux sont en fait très visibles pour qui veut : ils sont sur la hauteur ; relativement nombreux sont ceux qui vont les voir. Leur solitude est donc remarquable.
L’architecture de ces bâtiments est, depuis des siècles basée sur le carré que constitue un cloître. Le cloître – closura en latin - signifie la fermeture ; il faut une clé spéciale pour y entrer. Symboliquement, le carré représente la stabilité : il évoque les quatre éléments de la Nature.
Le vœu de stabilité est d’ailleurs un des trois vœux de ces moines.
Et le mot Cloister est devenu d’usage courant pour l’actuelle pandémie ; on reste protégé dans son Cloister.
Paradoxalement, l’enfermement qui nous est maintenant imposé, nous force à une délocalisation de notre travail, à travailler à distance. Sera-ce pour être rendu plus libre ?
Comment concilier enfermement et sociabilité ? Les moyens techniques nous procurent maintenant des palliatifs pour compenser les murs physiques qui nous sont imposés.
Un an après nous sommes dans une situation intermédiaire, en partie déconfinés, en partie confinés, ne fut-ce que parce que les gestes barrières sont entrés dans nos habitudes.
Retour au texte de Camus.
A Oran, « fin janvier de l’année suivante, le recul de la peste était manifeste. Dans la ville, les rats reviennent. On n’en avait plus vu depuis le mois d’avril… C’est un phénomène étrange. J’ai également vu un chat…
Vous pensez que l’épidémie peut cesser, comme cela, sans prévenir ?
La quarantaine est maintenue...
La maladie est toujours là. Parfois elle se raidit et dans une sorte d’aveugle sursaut, elle emporte trois ou quatre malades.
Sauf imprévu, l’épidémie va cesser… Nous vivrons sans doute un retour à la vie normale… Oui c’est dans l’ordre des choses…
Si tout pouvait repartir de zéro.
Ouverture des portes de la ville. Nous sommes un an plus tard. »
Et pour nous, c’est l’espoir dans le vaccin.
17 mars 2021